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La Virginité perdue de l’Hymen national

lundi 22 novembre 2010

Hédi Ben Smail

Les récentes déclarations tonitruantes de deux intellectuels tunisiens sur la virginité sont venues jeter un gros pavé dans la mare stagnante de ce tabou dans notre société. Les réactions qu’elles ont suscitées ont oscillé entre l’admiration devant tant d’audace et une franche indignation, dans une société qui demeure, malgré l’évolution notable des mentalités, assez conservatrice.

Déçu d’avoir été privé de subvention pour son dernier projet de film qui porte sur le tabou de la virginité, Nouri Bouzid a déclaré, sans ambages, que “les trois-quarts des femmes tunisiennes ont perdu leur virginité avant le mariage”. Le cinéaste tunisien s’appuie sur une étude récente qui fera bientôt l’objet d’un ouvrage. Il ajoute, avec conviction, que la virginité est “faite pour être perdue”.

Taoufik Jbali, pour sa part, n’y est pas allé avec le dos de la cuillère, en disant publiquement qu’il ne “serait pas fier si sa propre fille gardait sa virginité jusqu’au mariage”. Jbali intervenait lors de la conférence de presse de présentation à El Teatro du film tunisien “Hymen national, malaise dans l’Islam”, relégué à la marge des dernières journées cinématographiques de Carthage, mais qui sera prochainement diffusé sur l’antenne de TV5.

Au-delà de leur ton parfois volontairement provocateur et de la polémique qui s’en est suivie, le contexte de ces déclarations doit être souligné. Bouzid et Jbali ont exprimé leur ras-le-bol face à une censure innommable, qui s’est abattue sur les tentatives des uns et des autres de lever le voile sur un tabou - la virginité - persistant dans l’imaginaire collectif de nos concitoyens, alors que la réalité sociale est toute autre. On ne compte plus, en effet, en Tunisie, les opérations de reconstruction de l’hymen chez des jeunes filles qui cherchent à se refaire une virginité face à une société où l’hypocrisie sociale rivalise avec une quête visible d’émancipation, surtout chez les jeunes. De cette douloureuse dualité émergent des comportements qui dénotent une schizophrénie sociale marquée par le tiraillement entre l’envie de se libérer, et de libérer son corps, de l’emprise d’une société conservatrice et le souci de se conformer à des traditions souvent obsolètes, mais toujours persistantes à cause d’une parole confisquée et d’un débat empêché.

Ceux qui ont accusé ces deux empêcheurs de tourner en rond de vile polémique ne doivent pas ignorer l’existence d’études scientifiques sérieuses sur le sujet, aux conclusions parfois étonnantes, qui confirment en tout cas les bruits de l’arrière-cour de notre société. Les travaux de Fakhreddine Haffani et Hichem Troudi, du service de psychiatrie de l’hôpital Razi de Tunis, sur “La sexualité des hommes tunisiens” (disponibles sur le blog du premier) font référence dans ce domaine. Et leurs conclusions sont édifiantes et n’ont pas manqué de choquer les âmes sensibles et les représentants de la bien-pensance. On y apprend qu’un homme sur trois en Tunisie reconnaît avoir déjà eu un rapport sexuel avec un partenaire du même sexe. Paradoxalement, ce sont autour de 80% des hommes tunisiens qui pensent qu’”une femme doit préserver sa virginité jusqu’au mariage” et que “l’homosexualité est la pratique sexuelle la plus mal acceptée” dans notre société. L’étude, qui montre aussi que la plupart des hommes tunisiens se masturbent (86%), nous enseigne que le rapport sexuel moyen chez le Tunisien dure 1m13s, alors qu’on parle normalement d’éjaculation précoce au bout d’une minute et demi de coït. De quoi sérieusement ébranler l’idée même de “virilité”, qui fait chez nous la fierté de beaucoup de nos étalons nationaux.

Nouri Bouzid et Taoufik Jbali, qui ont été traités de tous les maux et avec tous les mots dans certains médias, et principalement sur Internet et dans les réseaux sociaux, ne sont pas à leur coup d’essai. Ils ont à leur crédit une long parcours artistique et intellectuel où l’exploration des tabous - religieux, politiques, sexuels - et leur déconstruction, explicite ou sous-entendue, constitue une trame de fond. Leurs déclarations, qui ne doivent pas être confinées dans une certaine dimension polémique, sont à verser dans le nécessaire débat sur nos valeurs, notre être et notre mal-être, et sur la société que nous voulons pour nous et comptons léguer à nos enfants.

C’est au prix de ce débat que nous nous dévoilerons à nous-mêmes pour mieux nous connaître et connaître l’Autre. Ce débat est vital pour notre société. Pour dire qui nous sommes et ce à quoi nous aspirons. Pour endiguer la vague, déjà avancée, de régression sociale et mentale.

Hédi Ben Smail


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