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attariq aljadid

Créons contre la violence

lundi 5 janvier 2009

C’est autour de ce thème que s’est tenue, samedi 27 décembre à l’espace Tanassof (AFTURD), une exposition - débat autour des peintures de Yamina Mathlouthi. Celle-ci n’est pas une peintre ordinaire et les couleurs vives, tranchées dont elle use, les formes géométriques qu’elle entrecroise et qu’elle fait se heurter, les cadres en bois de caisse qu’elle utilise, expriment certes la sensibilité de l’artiste pour dire la violence et montrer ce qu’elle a d’inacceptable mais aussi sa personnalité de femme engagée dans la défense du droit à la vie.

De cet engagement, Yamina Mathlouthi se réclame dans un monde qui sombre de plus en plus dans une violence dont même les relations sociales portent l’empreinte, un monde où les femmes sont les premières victimes de ces violences. Cet engagement prend pour elle la forme de la création artistique dont elle est convaincue qu’elle peut juguler, en partie du moins, la violence entre les individus : en amont, au niveau du créateur, qui, en l’exprimant par l’art la désamorce, en aval, au niveau du public, pour qui la sensibilisation à l’esthétisme artistique et le type de communication qu’elle instaure avec le créateur peuvent favoriser un échange social plus apaisé.

C’est entres autres de cela dont il fut question dans la discussion qui a eu lieu ce samedi en présence de l’artiste, mais aussi de la manière dont l’esthétique peut exprimer l’au-delà des mots, le non-dit et parfois même le non pensé : cette violence qui peut habiter ou que peut subir, ainsi que le dit Yamina Mathlouthi, un collègue de travail qui a l’air si pacifique, une femme qui a l’air si équilibrée, un enfant dont le comportement paraît incompréhensible… Une violence qui est présente partout dans la société : dans la politique que nous subissons, dans les actualités que nous suivons, dans la rue que nous traversons, dans le métier que nous exerçons, dans l’école où nos enfants vont, dans notre famille, dans notre couple… Elle ne se voit pas, ne se dit pas, mais elle est là, indicible souvent et c’est cet indicible que l’artiste essaye d’exprimer et c’est en l’exprimant qu’il en fait un fait réel, concret, que l’on peut refuser. Mais aussi cette autre violence que subit l’artiste lui-même, celle de la feuille blanche sur laquelle il n’arrive pas à écrire son poème, de la toile blanche sur laquelle il n’arrive pas à peindre, toile dont les bords semblent fixer un cadre, des frontières à l’imagination, que le peintre n’aura de cesse de transgresser par le contenu même de son dessin. Violences encore dans le silence mortel dont on peut entourer une création artistique, dans le manque d’écho qu’on peut lui donner alors que c’est sa vie même que l’artiste engage dans la communication qu’il cherche à établir avec son public.

La discussion qui se noua entre les personnes venues participer à cette activité culturelle assez particulière fut elle-même très différente des débats auxquels nous avons l’habitude d’assister ou de participer. Cela tient en grande partie à l’habileté avec laquelle la psychologue, Emna Ben Miled a su conduire l’animation de cette manifestation, au regard qu’Omar Aloui qui co-animait en tant que plasticien a porté sur les tableaux et l’art en général, en présence de l’artiste et au sein même de l’exposition. Ce qui a donné à cette discussion une tonalité spéciale. Tout d’abord, en ce que les tableaux exposés étaient un personnage actif de la discussion puisqu’une interaction réelle s’est opérée entre eux et le public, les animateurs et l’artiste. Ensuite, parce que ce n’était pas le discours qui était au rendez-vous, mais l’émotion : on était loin de la phraséologie propre aux débats habituels. Au contraire, les phrases prononcées par les participants étaient courtes, les mots parfois malhabiles : plusieurs personnes présentes remarquèrent que si les tableaux ne leur semblaient pas exprimer la violence, les couleurs et les formes les interpellaient ; d’autres mirent l’accent sur les regards tantôt angoissés, tantôt désarmés, tantôt révoltés exprimés par les portraits. Un participant demanda à Yamina Mathlouthi pourquoi ne représenter que des visages et non des corps ; un autre s’interrogea sur ce seul tableau en noir et blanc qui tranchait sur les couleurs vives des autres tableaux et qui, ainsi que le précisa l’artiste, était le dernier de la série à avoir été peint. Elle insista, de son côté, sur son engagement pour la non violence, sur son identité plurielle en tant que Tunisienne qui revendique aussi sa part d’africanité. Ce qui explique en partie les couleurs choisies qui sont celles des costumes traditionnels des femmes tunisiennes et africaines ; elle précisa aussi ses choix esthétiques qui s’inscrivent résolument dans l’art contemporain. Elle parla de sa liberté de femme et d’artiste qui considère que les obstacles que l’on met à la création, en particulier quand il s’agit des femmes, ne sont que sociaux.

Durant tout le temps que dura la manifestation, alors que la discussion se déroulait sur un fond musical, dans une atmosphère de sérénité favorable à l’échange et à la communication, des liens étranges se sont créés entre les participants (dont certains ne se connaissaient pas deux heures auparavant) mais aussi entre eux et les tableaux. D’où un sentiment éprouvé par chacun, chacune, d’avoir partagé un de ces moments d’exception dont la vie est si avare, dénué de tensions et rempli d’empathie.

Finalement, cette exposition de Yamina Mathlouthi et la manière dont la question de la violence a été traitée à cette occasion auront réussi le pari difficile de démontrer que, si créer c’est créer CONTRE la violence, c’est parce qu’elle s’exerce toujours contre la liberté, alors que celle-ci est le terreau des créateurs qu’ils soient artistes ou intellectuels.

Neila Jrad


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