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attariq aljadid
Entretien avec le Professeur Khalil Zaouia

Le chômage des médecins, quel gâchis !

dimanche 19 avril 2009

La santé publique est un indice essentiel du développement humain. Elle est tributaire de plusieurs facteurs : financiers, logistiques, humains…

En Tunisie, le secteur sanitaire a, depuis l’indépendance, réalisé des progrès et des acquis manifestes. De nos jours, ce secteur connaît des mutations importantes engendrant de sérieux problèmes qui risquent de mettre en péril les acquis en question.

Certains de ces problèmes ont un caractère paradoxal prononcé, à l’instar du chômage des médecins.

Sur cette question, comme sur d’autres, inhérentes au secteur sanitaire, nous nous sommes entretenus avec le professeur Khalil Zaouia. Le professeur Khalil Zaouia compte incontestablement parmi les personnalités les mieux habilitées à traiter de ces questions, compte tenu de ses fonctions de chef du service orthopédique de l’hôpital Charles Nicolle, de sa longue expérience et de son implication dans la vie politique et syndicale, en tant que responsable du Syndicat des médecins universitaires et membre du bureau politique du Forum Démocratique pour le Travail et les Libertés.

attariq : On évoque souvent les réalisations spectaculaires réalisées par la Tunisie post-coloniale dans le domaine sanitaire. Quel bilan peut être dressé de ces réalisations ?

Juste après l’indépendance, la Tunisie a connu un déficit important au niveau des médecins et des cadres sanitaires, et ce en raison du départ des médecins français. Cela a eu lieu dans un moment crucial où le pays devait faire face à une situation épidémiologique et des maladies contagieuses liées à la pauvreté, au sous-développement et au manque d’hygiène. Qui plus est, la couverture sociale était rudimentaire et le système sanitaire était basé sur le secteur étatique, le secteur privé étant embryonnaire.

L’Etat constituait ainsi le pilier central pour faire face à cette situation sanitaire. Il s’est acquitté comme il se doit de cette tâche par l’édification d’hôpitaux, et surtout de dispensaires, ce qui était indispensables pour l’amélioration de la santé publique. Il y a lieu de noter, à cet effet et à titre d’exemple, que jusqu’aux années 1980, 40% des accouchements se faisaient à domicile.

L’heure était donc à la lutte contre les épidémies et les maladies contagieuses, et le pari a été gagné.

Non moins important était aussi le planning familial, où la Tunisie a été pionnière, et elle l’a entrepris avec succès, permettant une régulation des naissances et une amélioration du niveau de vie…

attariq : Et qu’en est-il de la situation actuelle ?

Actuellement, la situation a complètement changé. Le profil épidémiologique a presque disparu et le secteur sanitaire doit relever de nouveaux défis. Désormais, la première cause de mortalité pour les moins de 40 ans relève des accidents de la route. Pour les plus de 40 ans, elle est due aux maladies cardiovasculaires, au cancer… Le secteur sanitaire est donc confronté à de nouveaux défis, qu’il doit relever tout en maintenant la vigilance par rapport aux maladies du passé.

A cela s’est ajouté le Sida, quoique dans notre pays cette maladie soit loin d’atteindre les proportions européennes ou africaines, mais la vigilance est de mise.

A cela s’ajoute également un autre facteur : le vieillissement de la population, en raison de l’amélioration de l’espérance de vie à la naissance. Le secteur doit donc apporter l’attention nécessaire aux personnes âgées.

Autant dans les années 1960 le système de santé était basé sur des structures simples et relativement peu coûteuses, autant, de nos jours, les coûts sont exorbitants. Les pathologies sont, en effet, lourdes et les médicaments chers.

attariq : Cette mutation est elle suffisamment prise en compte par les autorités de tutelle ?

Pour l’heure, il n’y a pas de stratégie globale à moyen terme pour relever les nouveaux défis. On se contente d’actions ponctuelles, et on ne fixe pas d’objectifs concrets et de délais pour les atteindre. Naguère, on s’était fixé comme objectif de limiter les naissances à deux enfants par couple, et on est parvenu à réaliser cet objectif.

Actuellement, on est à court de stratégie et de moyens pour l’appliquer.

A titre d’exemple, pour passer d’un groupe à un autre dans le cadre des indices du développement humain, la Tunisie bute sur le problème de la mortalité infantile et maternelle. On n’est pas, en effet, arrivé à diminuer le taux de cette mortalité, parce que nos maternités sont très encombrées et la couverture de la CNAM dans le privé n’a pas atteint le niveau qu’il faut pour encourager les accouchements dans les cliniques privées et diminuer ainsi ces accouchements dans le secteur public.

Le secteur sanitaire souffre, de nos jours, de problèmes de financement, de structures et de personnel soignant. La CNAM a été conçue pour opérer une ouverture sur le privé permettant d’alléger la charge du public. L’objectif escompté n’a pas encore été atteint, puisque 75% des affiliés ont choisi le secteur public. De surcroît, 50% des coûts de soins sont toujours à la charge des familles.

On constate, par ailleurs, un désengagement financier de l’Etat vis-à-vis des structures sanitaires publiques. Les grands hôpitaux fonctionnent ainsi grâce à leurs propres recettes, et accusent un endettement de plus en plus lourd. Même la participation de la CNAM au financement des hôpitaux n’a pas atteint le niveau requis.

attariq : Et qu’en est-il des cadres sanitaires ? N’est–il pas paradoxal de constater du chômage chez les médecins, alors que les hôpitaux et les dispensaires affichent des encombrements chroniques ?

La situation est effectivement paradoxale. Le chômage est très important chez les médecins généralistes. Il y a actuellement environ 2000 généralistes sans activité, déclarés au Conseil de l’ordre. Le deuxième aspect du paradoxe concerne la fuite à l’étranger de spécialistes. A titre d’exemple, la moitié des spécialistes en anesthésie et réanimation formés en Tunisie ont émigré à l’étranger !

Le chômage des médecins est d’autant plus inadmissible que les secteurs public et privé manquent de cadres médicaux.

Cela est dû à deux facteurs essentiels :

- L’Etat, pour des contraintes budgétaires, ne recrute annuellement que 100 médecins par an, alors que le nombre annuel des nouveaux médecins est de 537.
- Le deuxième facteur est lié à la réforme de l’assurance maladie, qui ne permet pas aux nouveaux médecins de s’installer à leur propre compte, en ouvrant des cabinets privés. Un grand nombre de ces derniers a, en effet, fait faillite.

De surcroît, le problème risque de s’aggraver davantage avec le départ à la retraite d’un nombre de plus en plus important de médecins. Actuellement, la Tunisie compte un médecin pour 865 habitants.

- attariq : Comparativement aux pays émergents, ce nombre est–il satisfaisant ?

Cet indice ne place pas la Tunisie parmi les pays émergents, mais, comparativement à d’autres pays arabes et africains, il est satisfaisant. Toutefois, on devrait tenir compte des disparités régionales. Le gouvernorat de Tunis compte en effet 622 habitants par médecin et la ville de Tunis 288 habitants par médecin, alors que Kasserine compte 2322 habitants par médecin !

attariq : En dehors du manque de médecins dans les hôpitaux et les dispensaires, le chômage des médecins pose également le problème des coûts de formation de ces derniers.

Absolument, car la formation du médecin est on ne peut plus coûteuse, compte tenu des dépenses importantes que l’enseignement de la médecine nécessite et de la longueur des études. Ces coûts sont payés par la collectivité nationale et ils sont- avec ceux de la formation des pilotes et des ingénieurs- parmi les plus chers.

Je voudrais mentionner également le fossé de plus important qui sépare les rémunérations des médecins exerçant dans le secteur public et celles de leurs homologues du secteur privé. Un tel fossé provoque sans cesse un exode des compétences vers le privé. Cela risque de vider le secteur public de ses compétences, notamment en matière de formation, et d’affecter ainsi le niveau de cette formation.

Quand on sait, par exemple, que le tourisme médical est basé sur la compétence des cadres sanitaires tunisiens, on mesure les risques de le voir s’éclipser en raison de la baisse du niveau.

Entretien réalisé par Kamel Mejri


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